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Traduction de la lettre écrite par James Hansen, directeur de la NASA, au couple présidentiel américain.

Traduction effectuée par Mathieu THOMAS. (NB: cette lettre étant publique et d'intérêt public, nous avons pris la liberté de la traduire sans accord expresse de d'auteur. )

 

29 Décembre 2008
Michelle et Barack Obama
Chicago and Washington, D.C.
Etats-Unis d'Amérique

 

Chers Michelle et Barack,

 

Nous vous écrivons en tant que parents inquiets au sujet de la planète dont hériteront nos enfants, petits-enfants, et tous ceux encore à venir. Barack a parlé d'une "planète en péril" et noté que des actions nécessaires pour juguler le changement climatique ont d'autres mérites. Cependant, la nature des actions choisies sera d'une importance cruciale.
Nous nous excusons pour la longueur de cette lettre. Mais votre attention personnelle à ces "détails" pourrait faire la différence dans ce qui va avec certitude être l'enjeu le plus important de notre époque. Jim a conseillé par le passé des gouvernements par des canaux classiques. Mais l'urgence dicte maintenant de lancer un appel personnel. Les scientifiques à l'avant-garde de la recherche climatique ont vu défiler un flot de données nouvelles ces dernières années, avec des implications saisissantes  pour l'humanité et la vie sur la Terre.
Pourtant, l'information qui nécessite le plus de vous être transmise concerne l'échec des approches politiques utilisées par les nations des plus sincères et préoccupées pour la stabilisation du climat. Les politiques débattues actuellement dans les cercles nationaux et internationaux aujourd'hui, qui se concentrent sur des "objectifs" pour la réduction des émissions et pour le "cap-and-trade", ont la même approche de base que le protocole de Kyoto.
Cette approche est inefficace et  pas à ma mesure de la menace climatique. Elle pourrait gaspiller une autre décennie, scellant des conséquences désastreuses pour notre planète et l'humanité.
Nous avons envoyé la pièce jointe "Dites la vérité à Obama – toute la vérité » à des collègues pour qu’ils y apportent des commentaires, alors que nous partions pour un voyage en Europe. Leur suggestion principale a été d'ajouter un résumé des recommandations spécifiques, de préférence dans une lettre d’accompagnement envoyée à vous deux.
Il existe une profonde déconnexion entre les actions que les cercles décisionnels sont en train d'envisager et ce que la science exige pour la préservation de la planète. La conclusion scientifique abrupte et nette que nous devons réduire nos taux de gaz à effet de serre en dessous des taux actuels pour préserver la nature et l'humanité est devenue claire aux experts qualifiés. La validité de cette affirmation pourrait être attestée par la National Academy of Sciences, qui peut livrer des rapports faisant autorité en réponse à une demande présidentielle. La NAS a été mise en place par le président Lincoln précisément à ces fins consultatives.
La science et la politique ne peuvent être dissociées. Il est toujours faisable de prévenir des désastres climatiques, mais seulement si les politiques sont en adéquation avec ce que la science indique comme indispensable. Nos trois recommandations  sont issues de la science, y compris les déductions logiques basées sur des informations empiriques concernant l'efficacité ou l'inefficacité des approches politiques spécifiques déployées par le passé.
              

    1. Moratoire sur, et démantèlement progressif, des centrales à charbon ne capturant et séquestrant pas le CO2

C'est la condition sine qua non pour résoudre le problème climatique. Les émissions liées au charbon doivent être désamorcées au plus vite. Oui, c'est un défi immense, mais avec des effets bénéfiques collatéraux énormes.
Le charbon est à l'origine d'autant de CO2 atmosphérique que les autres  combustibles fossiles réunis, et ses réserves rendent le charbon encore plus important sur le long terme. Le pétrole, second grand contributeur au dioxyde de carbone atmosphérique est déjà substantiellement en déplétion, et il n’est pas réaliste en pratique de [vouloir] capturer le dioxyde de carbone émis par les véhicules.
Mais si les émissions dues au charbon sont désactivées rapidement, une palette d'action incluant des pratiques agricoles et forestières améliorées pourrait refaire descendre le niveau de dioxyde de carbone atmosphérique, l'éloignant de la zone à risque.

En exemple de l'impact du charbon, considérez ceci: la construction continue de centrales à charbon augmentera le dioxyde carbone atmosphérique à un taux au moins voisin des 500 ppm (parties par million). A ce niveau, une estimation même optimiste du nombre d'espèces qui seraient détruites (vouées à l'extinction) est d'un million. La contribution proportionnelle d'une seule centrale à charbon opérant durant 50 ans et brûlant environ 100 wagons de charbon par jour (100 tonnes de charbon par wagon) serait d'environ 400 espèces! Les centrales à charbon sont des usines de la mort. Il n'est pas surprenant que des jeunes (et des moins jeunes) commencent à bloquer leur construction.

    2.Augmenter le cout des émissions de carbone via une "Taxe Carbone et 100% de dividende".

Un prix croissant pour les émissions de carbone est l'appui sous-jacent nécessaire pour faire réussir toutes les autres politiques climatiques. Par exemple, des normes de construction améliorées sont essentielles, mais leur application complète à toutes les constructions et opérations n'est pas pratique. Un prix du carbone croissant est le seul moyen pratique pour obtenir l'application des normes définies pour augmenter l'efficacité énergétique. Un prix du carbone croissant est essentiel pour "décarboner" l'économie, c'est-a-dire pour mener le pays vers l'ère de l'après-combustibles-fossiles. Le moyen le plus efficace pour atteindre cela  est une taxe carbone (sur le pétrole, le gaz, et le charbon)  dès le puits ou en entrée de port. La taxe affectera de façon adéquate tous les produits et activités utilisant des combustibles fossiles. Les choix de mode de vie de la population pour le court, le moyen et le long terme(s) seront influencés par la connaissance du fait que la taxe carbone augmentera.
Le peuple soutiendra la taxe si elle leur est restituée, en parts égales sur un mode de calcul par tête (des demi-parts pour les enfants jusqu'à un maximum de 2 parts "enfant" par famille), versée mensuellement sur les comptes bancaires. Il n'est nul besoin d'une importante bureaucratie. Une personne diminuant son empreinte carbone plus que la moyenne gagnera de l'argent. Une personne ayant de grandes voitures et une énorme maison paiera beaucoup plus que le dividende reçu. Pas un cent ne va à Washington. Aucun lobbyiste ne sera entretenu par ce système. Contrairement au « cap-and-trade », personne ne deviendra millionnaire aux dépens de la population.
La taxe stimulera l'innovation, du fait que les entrepreneurs seront en compétition pour développer et commercialiser des énergies et produits à bas carbone ou sans carbone.
Le dividende met de l'argent dans la poche des consommateurs, stimulant l'économie, et fournissant au public un moyen d'acheter des produits. Une taxe carbone est honnête, clair et efficace. Elle augmentera les prix de l'énergie, mais les personnes à revenu moyen ou modeste en particulier, trouveront des moyens de réduire les émissions de carbone pour en sortir gagnants. Le taux de remplacement des infrastructures, et donc l'activité économique, peut être  modulé en gérant le rythme d'augmentation de la taxe carbone. Les effets diffuseront à la société. La nourriture nécessitant beaucoup d'émissions de carbone lors de sa production et leur transport deviendra plus chère et inversement, encourageant un soutien des fermes de proximité par opposition aux importations ayant traversé la moitié de la planète.
La taxe carbone a des bénéfices sociaux. Elle est progressiste. Elle est utile à ceux qui sont le plus en difficulté en des temps difficiles, en leur fournissant une occasion de recevoir plus de dividende qu'ils ne paient de taxe. Elle encouragera les immigrants illégaux à devenir "légaux", afin d'obtenir le dividende et découragera l'immigration illégale parce que tous le monde paie la taxe, mais seuls les citoyens en règle reçoivent le dividende.
Le "cap-and-trade" génère des intérêts particuliers, du lobbying, et des dispositifs d'échanges, produisant des millionaires non productifs aux dépens de la population. Celle-ci en a marre de ce business. Une taxe avec  100% de dividende, au contraire, stimulerait notre économie, tout en aidant les défavorisés et  protégeant le climat, et notre sécurité nationale.

    3. De toute urgence, la recherche et le développement sur le nucléaire de 4e génération, avec une coopération internationale.

L'efficacité énergétique, les énergies renouvelables et un réseau électrique nouvelle génération méritent la priorité dans notre effort pour réduire les émissions de carbone. Avec un prix croissant du carbone, les énergies renouvelables peuvent peut-être subvenir à nos besoins. Cependant, la plupart des experts pensent qu'en faisant une telle supposition nous nous retrouverions quand même dans 25 ans avec un énorme nombre de centrales à charbon partout dans le monde. Un tel résultat serait désastreux pour la planète, l'humanité et la nature. L'énergie nucléaire de 4e génération et les centrales à charbon avec capture et séquestration du carbone (CCS) sont à ce jour les meilleurs candidats pour fournir un grand débit de base d’énergie presque sans carbone (au cas où les énergies renouvelables ne pourraient pas faire tout le travail). Les critiques prévisibles concernant l'énergie nucléaire de 4e génération (et la CCS) sont qu’"ils ne peuvent pas être mis au point avant 2030". Cependant, le temps requis pourrait être considérablement raccourci ave une initiative présidentielle et l'appui du Congrès.
De plus, les réacteurs de 3e génération (light water reactors) sont disponibles à court terme. A notre avis, l'énergie nucléaire de 4e génération mérite votre puissant soutien, car elle a le potentiel de résoudre les problèmes rencontrés avec le nucléaire: les déchets nucléaires, la nécessité d'extraire le combustible nucléaire, la libération de substances radioactives.
La prolifération nucléaire potentielle demandera toujours de la vigilance, mais ce sera toujours le cas quoi qu'il en soit, et notre sécurité est mieux assurée si les USA s'impliquent dans les technologies et contribuent à définir les normes.
Les réacteurs nucléaires actuels utilisent moins de 1% de l'énergie de l'uranium, laissant plus de 99% en déchets nucléaires à longue durée de vie. L'énergie nucléaire de 4e génération peut «consommer» ces déchets, ne laissant qu'une faible quantité de déchets avec une demi-vie se comptant en décennie plutôt qu'en milliers d'années. Par conséquent, L'énergie nucléaire de 4e génération pourrait aider à résoudre le problème des déchets nucléaires, qui doit être traité de toute façon.

Pour cela, une part des 25 milliards de dollars ayant été collectés au niveau des installations pour gérer les déchets nucléaires pourraient raisonnablement être utilisés pour développer les réacteurs de 4e génération.
Le principal problème avec l’énergie nucléaire et d'autres sources également, c'est le coût. Donc un objectif de Recherche et Développement doit être un "modularized reactor" qui est compétitif en termes de coût avec le charbon. Sans de telles capacités, il risque d'être difficile de sevrer la Chine et l'Inde du charbon. Mais tous les pays en développement ont de très bonnes motivations pour se tourner vers une énergie propre et un climat stable et ils accepteront une coopération technique destinée au développement rapide d'un réacteur nucléaire reproductible et sûr.
Le potentiel de coopération avec les pays en développement se voit notamment dans l'intérêt que la Corée du Sud a exprimé au sujet du concept de réacteur nucléaire de 4e génération  de General Electrics. Je n'ai pas l'expertise suffisante pour défendre un projet précis, et il y a des approches alternatives pour l' E.N. 4e génération (voir pièce jointe). Je suggère simplement que l'affirmation que la technologie de la 4e génération ne puisse être prête avant 2030 n'est pas forcément fondée. En effet, avec une directive présidentielle à l'adresse de la Nuclear Regulator Commission lui demandant de donner la priorité au processus d’examen, il est possible qu'un prototype de réacteur soit construit rapidement aux USA.
Les procédés de capture et  séquestration méritent eux aussi un appui en recherche et développement. Il n'y a rien de bien concret à ce stade  en matière de charbon propre, et il est peu vraisemblable que l'on puisse un jour éliminer totalement les émissions de mercure, d'autres métaux lourds, et de matières radioactives, apportés par l'extraction et la combustion du charbon. Cependant en raison du nombre gigantesque de centrales à charbon "sales" existantes, l'abondance du combustible et le fait que la technologie de capture et séquestration pourrait être utilisée par des centrales à biocarburants pour abaisser le taux de dioxyde de carbone atmosphérique, la technologie mérite de forts budgets de R&D.

Résumé

Un fait géophysique prépondérant s'est imposé: brûler tous les combustibles fossiles détruira la planète que l'on connaît, la Création, la planète d'un climat stable dans lequel  la civilisation s'est développée.
Bien sûr il est injuste que chacun se tourne vers Barack pour résoudre ce problème (et d'autres!), mais c'est le cas! Lui seul a une étroite occasion d’être l'instigateur d'un changement fondamental et la capacité d'en expliquer le besoin au peuple.
Les limites géophysiques dessinent les contours de ce qui doit être fait. A cause de la longue persistance du C02 dans l’air, ralentir les émissions ne peut résoudre le problème. Au contraire une part importante des combustibles fossiles doit être laissée dans le sol. Concrètement cela veut dire le charbon.
La physique du problème, ainsi que des données empiriques déterminent la nécessité d’une taxe carbone. Les alternatives telles que des objectifs de réduction d’émissions, le “cap-and-trade”, ou le « cap-and-dividend », ne fonctionnent pas, comme le prouvent les efforts honnêtes des pays les plus « verts » pour respecter le protocole de Kyoto:

(1) le Japon: il a accepté les objectifs de réduction des émissions les plus forts, se targue à juste titre d’avoir l’industrie la plus efficace énergétiquement, et pourtant son recours au charbon a fortement augmenté, de même que ses émissions totales de CO2. Le Japon compense ses augmentations par l’achat de crédit via les mécanismes de développement propre en Chine, destinés à diminuer les émissions là-bas, mais les émissions chinoises ont augmenté rapidement.
(2) L’Allemagne: elle subventionne très fortement les énergies renouvelables et accepte des objectifs élevés de réduction des émissions, et prévoit cependant de construire un grand nombre de centrales à charbon. Les Allemands affirment qu’ils feront un « cap-and-trade », avec des quotas qui réduisent les émissions d’autant que nécessaire. Mais la physique nous dit que s’ils continuent à brûler du charbon, aucun quota ne pourra résoudre  le problème, à cause de la longue persistance du CO2 (dans l’atmosphère).
(3) d’autres cas sont décrits sur mon site de l’Université de Columbia, par exemple la Suisse, qui finance la construction de centrales à charbon, La Suède les construit, et l’Australie exporte le charbon et se fixe des objectifs de C02 atmosphériques si laxistes qu’ils assureraient la destruction de toute vie sur terre.

Effectivement, les “objectifs” et quotas sur le carbone sont pratiquement sans valeur, si les émissions liées au charbon continuent, et ce à cause de la persistance excessivement longue du dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Personne ne s’attend de manière réaliste à ce que les grandes réserves déjà disponibles de pétrole et de gaz soient laissées sous terre. Les quotas n’auront pas cet effet, - les quotas ralentissent seulement le rythme auquel le pétrole et le gaz sont exploités. La seule solution est de couper la source de charbon (et les combustibles fossiles non conventionnels).
La sortie du charbon et la transition vers l’ère post-combustibles fossiles requièrent un prix du carbone croissant. Une taxe carbone dès le puits ou au port d’entrée réduit toute utilisation des combustibles.  A l’inverse, un quota insuffisant a l’effet pervers de diminuer le prix du combustible pour d’autres usages, faisant concurrence aux énergies propres.
Par opposition au caractère irréaliste d’un accord de toutes les nations sur les quotas, et l’impossibilité de les mettre en application, une taxe carbone peut déjà être rendue quasi globale.
Une directive présidentielle pour des recherches accélérées et la mise au point de prototypes  dans l’énergie nucléaire de pointe et sûre sont nécessaires pour parer à la possibilité que les énergies renouvelables ne puissent pas satisfaire les besoins énergétiques mondiaux. Un des plus grands dangers [politiques] auxquels le monde puisse se heurter, c'est qu'une minorité bruyante d'activistes antinucléaires puissent empêcher la neutralisation des émissions liées au charbon.

Les défis d'aujourd'hui, y compris le changement climatique, sont immenses et urgents. Le leadership de Barack est essentiel pour expliquer au monde ce qui est nécessaire. La population, jeunes et vieux, reconnaît les difficultés et soutiendra les actions nécessaires pour un changement fondamental de direction.

James et Anniek Hansen
Pennsylvanie
Etats-Unis d'Amérique