Nous avons rencontré l'économiste Marc Vielle, chercheur à l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne et au Laboratoire d'Economie des Ressources Naturelles de Toulouse.
Toulouse, 17 juillet 2007.
(Par Mathieu Thomas.)
Ayant eu l’occasion de lire les contributions de différents participants au rapport Guesnerie sur Kyoto et l’économie de l’effet de serre nous avons décidé d’en savoir plus en questionnnant sur la taxe carbone l'un des multiples contributeurs. Cet entretien a suscité chez nous un certains nombres d'interrogations assez utiles.
Voici un condensé le plus fidèle possible des propos échangés. Seul le prononcé fait foi.
Etes-vous favorable à une taxation progressivement croissante de la consommation de énergies fossiles, ou taxe carbone ?
Tout dépend de ce que l’on appelle taxe carbone ! Si il s’agit de la proposition récente de A. Grandjean de taxer de façon différente les consommations d’énergie fossile en fonction de leur usage, j’y suis fondamentalement opposé. Pourquoi taxer plus fortement les consommations de carburant automobile, du fioul utilisé par l’industrie ou pour le chauffage ? Il n’y a d’abord aucune raison environnementale, car l’émission d’un kilo de carbone d’une voiture ou d’une industrie a le même impact sur l’effet de serre. Du point de vue de la théorie économique, il est démontré depuis longtemps qu’il faut si l’on veut atteindre l’efficacité taxer de manière identique les émissions de carbone quels que soit l’émetteur (ménage, industrie) mais aussi le lieu de l’émission (France, USA, Chine, etc). Les études que nous avons menées sur une taxe carbone différenciée selon les usages montrent que le coût macro-économique supporté par la collectivité peut parfois être quatre fois supérieur à celui d’une taxe uniforme pour bien évidemment un objectif de réduction identique. Attention aux fausses bonnes idées !
Enfin on sait que taxer plus fortement le carburant automobile a des effets redistributifs pervers, pénalisant les ménages à bas revenus qui utilisent leur voiture quotidiennement pour aller travailler au contraire des ménages à revenu plus élevé qui peuvent habiter les centres villes et se passer plus facilement de l’automobile pour ce type de déplacement.Notre position est que nous n’y sommes pas favorables. Outre que les résultats en sont incertains, il semble peu efficace de taxer, par exemple l’essence, la voiture étant un outil indispensable aux ménages. L’élasticité observée dans la consommation de l’essence est par ailleurs très faible, ce qui montre le caractère indispensable de l’automobile, et l’on imagine mal taxer ces consommations très fort pour un gain faible au final.
Que pensez-vous en tant que citoyen d’une action de sensibilisation visant à faire prendre conscience au public du fait qu’une augmentation du prix des ressources fossiles est dans l’ordre des choses ?
C’est intéressant, mais mon rôle n’est pas de porter des jugements sur telle ou telle action. Je suis économiste et mon travail est de livrer des analyses à partir de modèles économiques. Sur le sujet de la taxe, et pour l’ensemble des modélisations dont nous disposons, ce que nous pouvons dire avec une assez grande certitude c’est que pour des réductions d’émission limitées (-30%) le coût paraît acceptable. Au delà le coût peut rapidement être croissant sans l’apparition de nouvelles technologies qui nous permettraient de nous passer de l’énergie fossile.'est intéressant, mais mon rôle n’est pas de porter de jugement sur telle ou telle action. Il est clair que dans les débuts, des réductions d'émission peuvent être escomptées, sans trop de dégâts, mais au delà d’un certain effort, les coûts sont trop importants.
Que pensez-vous du point de vue de M. Jean-Charle Hourcade, qui, lui appelle à ne pas rejeter cette idée de taxe carbone, à condition « de ne pas la gâcher ». (c’est à dire à condition d’en penser toutes les modalités avec rigueur, et en tenant compte des différents effets induits sur les systèmes de prix) ?
Oui, bien sûr, on peut considérer que cela est profitable dans les premières phases, mais ceci ne peut impunément être prolongé dans le temps car cela casserait probablement la compétitivité des entreprises par rapport à celles qui ne s’imposent pas de critères environnementaux, à l’heure où la compétitivité du pays est déjà en cause. C’est évident que la France ne peut à elle seule se pénaliser; Il faut manipuler tout ceci avec précaution.
Quelle est votre appréciation quant au protocole de Kyoto et aux perspectives de suites à lui donner ?
Le protocole de Kyoto, pour ainsi dire est actuellement sans effet, et de plus n’est pas en passe d’être respecté dans ses objectifs. Il est certain que l’enjeu dans les années à venir est d’aboutir à dégager un prix mondial de la tonne de CO2. Le protocole de Kyoto possède deux grandes limites, des réductions trop faibles au regard de l’enjeu, et des contraintes d’émission qui sont cantonnées aux pays industrialisés. Or l’on sait que les plus gros émetteurs dans un proche avenir seront les pays en voie de développement et notamment la Chine, l’Inde… Nous travaillons actuellement en collaboration avec des économistes de ces pays à la définition de nouveaux accords et de nouvelles architectures d’accord permettant d’améliorer le protocole de Kyoto .Et cela passe par des moyens assez divers.
(M. Vielle me confie quelques minutes plus tard un article, à méditer, tiré de la "Note de veille" du Conseil d'Analyse Stratégique.*)
Comment appréciez-vous le caractère d’urgence que revêt la nécessité de l’action dans le domaine énergético-climatique ?
Nous n'avons pas La solution aujourd'hui. Je crois qu’en la matière, la solution sera technologique. Nous ne disposons pas aujourd’hui des moyens d’agir rapidement. Tout la question est celle de savoir s’il vaut mieux investir maintenant ou d’attendre que la technologie rende l’action moins coûteuse. Je ne crois pas aux scénarios de réduction drastique dans le mois ou années à venir, surtout si c'est un choix unilatéral.
Les scientifiques sont assez alarmistes depuis les derniers avancées et l’acquisition de certitudes sur le changement climatique, cela devrait inciter à agir vite, non ?
Il est certain que sur ces questions vient se greffer une composante philosophique, qui correspond à la façon dont on perçoit les choses du point de vue culturel, et social: la perte de bien-être, la perte de patrimoines naturels... Les voies de l'adaptation sont encore inconnues.
Par ailleurs, personne ne peut vraiment savoir s’il est vraiment si grave de vivre avec 2 ou 3 degrés de plus de température moyenne, il est probable que nous nous adapterons. La technologie, comme cela a toujours été, apportera des solutions qu’elle n’apporte pas maintenant, et pour cela il faut réflechir sérieusement aux priorités de l'action et à sa distribution dans le temps.
La survenue du Peak Oil, que l’Association for the Study of Peak Oil estime survenant autour de 2015 n’est-elle pas un autre argument en faveur de cette idée qu’il faut déja s’adapter?
J'ai connaissance des prévisions de l'ASPO, qui sont relativement pessimistes.Je ne suis pas quant à moi expert "ressouces", mais il n'est pas forcément justifié de s'alarmer sur un hypothétique prix du pétrole très élévé. Les modèles avec lesquels nous travaillons ne prédisent pas une flambée des prix. Il faut aussi savoir que beaucoup, dans le prix du pétrole s'explique par la conjoncture politique et la spéculation. Il est surprenant de voir que certains collègues avancent des chiffres assez forts sur le prix du pétrole, que pour notre part nous ne nous expliquons pas. Je travaille avec des Canadiens, qui eux ne voient pas les choses de cette façon. Le modèle énergétique sur lequel nous travaillons est le modèle MARKAL (MARKet ALlocation). Nous apprécions l'évolution des prix des hydrocarbures dans les années à venir à partir de données jugées internationalement fiables, à savoir l'International Energy Outlook. (Energy Information Administration).
Après cet échange assez instructif, M. Vielle me renvoie à cet article de la revue du Conseil d'Analyse Stratégique, dont nous vous recommandons la lecture.
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M. Vielle, Merci.
* "Note de veille" n°56